Bourdieu

 Anders Fogh Jensen
www.filosofo.net

La cartographie du pouvoir

Foucault et Bourdieu

Peinture: Rasmus Svarre Hansen

Magtens kartografi
Foucault & Bourdieu
Copenhague: Unge pædagoger, 2006.

Fetes vos références à ce titre et le site présent s’il vous plaît

 

Point de vue
Ordre
Cartographie
Espace
Habitus
Capital
Symbole
Champ
Doxa
Paradoxe
Diachronie
Distinction
Liberté
Masculinité
Pouvoir

 

 

 

Point de vue

Dans un conte d’Andersen, il y a cinq pois dans une cosse. Ils sont verts comme la cosse et ils pensent par conséquent que le monde entier est vert. Comme le temps passe et que les pois deviennent jaunes et que la cosse devient jaune, ils sont persuadés que le monde entier devient jaune. Et, ajoute Andersen, ils ont le droit de le penser.

Dans l’univers sociologique de Pierre Bourdieu, l’homme est un être qui colore le monde. Les hommes dessinent une carte du monde social et colore les différentes zones suivant ce qu’ils trouvent bien, nul, beau, moche, acceptable, stupide, intelligent, ridicule, snob, vrai et faux. Et, ajoute Bourdieu, ils en ont le droit.

Ces cartes colorées ne sont pas toutes identiques et cela crée une lutte autour de la carte qui est valable. Chacun essaie à sa manière de fourguer sa carte aux autres, d’essayer de faire voir aux autres que le monde est vert parce qu’ils sont verts. Ça ferait en effet des verts le centre du monde si tous pouvaient accepter que le monde était vert.

Le monde varie selon qui l’on est. Chacun vit-il cependant son propre monde de façon totalement différente des autres ? Non, nous montre Bourdieu, il y a des variations systématiques. On peut regarder les hommes à travers leurs cartes et les classer en conséquence.

Quand les sociologues se sont mis à faire ce genre de choses, ils ont par exemple classé les hommes en fonction de leur revenu ou de leur profession. Les gens des classes sociales les plus élevées ont plus de possibilités et un meilleur statut, parce qu’ils ont plus d’argent. [/]

Il faut cependant prendre en compte plus de facteurs quand on doit enquêter et décrire comment le monde social fonctionne. Le statut et les possiblités dépendent de nombreux facteurs différents, par exemple de son réseau, de sa capacité à s’exprimer, de son style, de sa façon de marcher, etc. Bourdieu appelle ces différents éléments le capital. Le capital donne du crédit et permet aux hommes de faire des choses. Le capital économique n’est qu’une forme de capital. Il y a d’autres formes comme le capital social, le capital culturel, le capital politique, le capital linguistique. Bourdieu classe les gens en fonction de la quantité de capital qu’ils possèdent et de la manière dont leur capital est composé de différentes formes.

 

Mais la sociologie ne  s’arrête cependant pas là. Parce que les gens qu’on voit en ville, qui traversent le pays, qui font le ménage ou du jardinage comprennent toujours à leur manière le monde et agissent de façon particulière. C’est là qu’intervient la systématicité : il y a une relation entre l’endroit où on se trouve dans la société et la façon dont on comprend et dont on agit dans le monde. Les structures sociales se sont inscrites dans le corps et la conscience des individus de telle sorte qu’ils voient le monde à partir d’une position sociale définie. [/]

Cette position sociale est un point de vue ; un point est juste un tout petit élément à peine visible dans l’ensemble du monde social, mais parce que c’est un point de vue, tout le monde social peut tenir dans ce point. Il y a une espèce de circularité : les gens qui sont ensemble développent le même point de vue et les gens qui ont le même point de vue se trouvent au même endroit. De cette façon, ils se confirment aux uns et aux autres que leur carte du monde est valable –que le monde entier est vert.

Bourdieu exprime cela en disant que les stuctures sociales et les structures mentales sont homologues.Comme les structures mentales sont des reproductions des structures sociales, il est difficile de refaire le monde. On ne peut pas se contenter de changer les structures sociales car elles retomberont sur les vieilles structures qui sont maintenues dans les cartes des hommes.

 

Bourdieu emprunte une notion à la science physique pour décrire cela : l’hystérésis. On parle d’hystérésis quand un effet continue à se produire même si la cause en a disparu. Quand on magnétise du fer, la magnétisation continue à avoir des effets après qu’on a cessé de magnétiser.

Il y a une hystérésis du monde social parce que les gens s’y sont habitués. Ils ont appris à s’y retrouver avec leurs cartes, par exemple pour ce qui est masculin et pour ce qui est féminin. Quand on décide de changer les structures sociales, les gens continuent de naviguer avec leurs vieilles cartes et c’est pour ça que le monde a une tendance à redevenir comme avant : c’est l’hystérésis.

On peut par exemple décider que les hommes et les femmes doivent avoir des chances égales d’obtenir le même emploi ou que les noirs et les blancs doivent avoir le même accès à l’éducation, mais ça dépend de leur structure mentale, c’est-à-dire de leur expérience des emplois et des études qu’il est raisonnable de faire. Ce n’est pas parce qu’il y a une égalité formelle que les conditions d’une égalité sont établies.

Il y a un ordre du monde. Cet ordre n’est pas simplement le résultat de classements extérieurs ; il est aussi le résultat d’une série de représentations mentales et d’un sens pratique en chacun de nous. La société n’est pas simplement extérieure : elle est intériorisée en chacun comme point de vue.

Capital et hystérésis. On a déjà introduit deux des concepts particuliers de Bourdieu et il y en aura d’autres. Mais pourquoi ne pas simplement dire « pouvoir » ? Pourquoi faire des acrobaties avec la langue ? Parce la langue quotidienne est elle même une carte qui dessine et colore le monde. Le monde est coloré par le sens commun et il a ses figures dans les notions de la langue.

La science devrait cependant pouvoir faire mieux que reproduire l’opinion commune. Si elle répète simplement que le monde est vert, elle n’apporte aucune connaissance. Pour pouvoir dire quelque chose de nouveau que les individus ne peuvent pas voir eux-mêmes dans leur cosse de pois, la science doit rompre avec les notions qui reproduisent l’opinion commune. Bourdieu découvre et renouvelle par conséquent une série de notions et les fait fonctionner ensemble dans une machine théorique dans laquelle il peut faire passer les opinions. Par-dessus le tout, on ne dit pas opinion commune en bourdieusien mais doxa.

 

Ordre

En géométie fractale, on affirme qu’un motif peut être limité en étendue mais illimité en portée. On est assis dans un bateau au large et on examine la forme de la côte. On s’approche de la côte et on ne peut plus voir l’ensemble de la côte mais juste une petite partie. On retrouve la même forme en plus petit. On s’apporche encore et on retrouve la même forme dans un format encore plus petit. On s’approche encore et on retrouve sur une portion encore plus limitée de la côte la même forme. On accoste et on voit que les rochers dessinent le même motif. On ramasse une moule et on observe la même forme dans un format encore plus réduit. On en casse un petit morceau qu’on observe à la loupe et on se rend compte que le même motif est reproduit. On ouvre un livre et on s’aperçoit que le structures moléculaires se forment de la même manière. Peut-être les planètes forment-elles le même motif. C’est un pensée qui donnne le vertige mais qui n’en peut pas moins être démontrée dans des systèmes complexes à des échelles très différentes. Cette pensée qui donne le vertige, c’est qu’il y a un ordre dans le chaos apparent et que cette ordre se reproduit à différents niveaux.

Bourdieu fait de la sociologie fractale. Il tente de montrer l’ordre de la pensée dans le social. Comment se peut-il que les voitures Place de la Bastille ne se rentrent pas dedans mais arrivent à s’éviter et à prendre la bonne route dans le chaos apparent des voies innombrables ? [/] Tous ceux qui ont conduit une voiture assez longtemps dans le Sud de l’Italie savent que l’image qu’ont les habitants du Nord du trafic sud italien ne tient pas. Ce n’est pas un désordre total. Ils ne respectent bien sûr pas tout à fait la priorité à droite comme chez nous, ils doublent d’une autre manière et ils klaxonnent dans les bouchons. Les panneaux routiers et le comportement des voitures veulent dire autre chose, parce qu’ils sont situés dans un autre ensemble. [/] Un panneau « céder le passage » ne veut pas dire qu’il faut toujours laisser les autres passer, cela veut dire « ici, il faut s’avancer doucement et les autres vont bien s’arrêter ». Le feu rouge ne signifie pas arrêt complet et interdiction de circuler, mais que celui qui a le feu rouge a une responsabilité relativement plus importante que celui qui a le feu vert d’éviter qu’ils ne se rentrent dedans.

Bourdieu n’essaie pas de reconstruire le code de la route du social. Ce sont les juristes qui s’en occupent. Il tente de reconstruire comment les pratiques sont régulières, comment cette régularité a des effets normatifs sur les hommes et comment il y a homogénéité (homologie) entre différentes régularités, de telle sorte que la capacité à conduire dans une forme de trafic peut être transférée dans un nombre défini d’autres formes de trafics. Les juristes s’occupent des permis de conduire, Bourdieu des capacités à conduire dans le trafic social.

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